Janna

Portraits de femmes inspirantes


Photo d'Eduardo Soteras Jalil, extraite de la série gaza mode d'emploi.

Écrit par: Aliénor Bejanin

Photo d'Eduardo Soteras Jalil

Écrit par: Aliénor Bejanin

Photo d'Eduardo Soteras Jalil

Écrit par: Aliénor Bejanin

Site web d'Eduardo Soteras: http://eduardosoteras.com/gaza-mode-demploi/

Janna Jihad, "la plus jeune journaliste de Palestine"

  Née le 9 avril 2006 à Nabi Saleh, près de Ramallah, en Cisjordanie, Janna Jihad n’a que 10 ans mais elle partage déjà l’espoir et la résistance de toute une nation. Dès son plus jeune âge, elle est confrontée à la violence des raids de l’armée israélienne dans son village, qui compte 600 habitants, et vit le deuil de sa famille : son cousin Mustafa est tué par une cartouche de gaz et son oncle Rushdie reçoit une balle dans les reins. Chaque vendredi depuis six ans, le village de Nabi Saleh se réunit pour protester contre l’occupation qui dure depuis 1948. Lors des confrontations avec les forces israéliennes, Janna assiste à l’arrestation et à la mort de plusieurs enfants, dont des camarades. Selon sa mère, Janna a été particulièrement traumatisée le jour où l’un de ses amis a succombé à ses blessures après s’être fait tirer dessus. À la vue du corps et du sang, la petite fille aurait réagi frénétiquement ; elle avait alors 6 ans.

Pendant les deux années qui suivent l’événement, elle prend le temps d’écrire tous les soirs dans un journal intime : elle lui confie ses émotions et y déverse sa colère. Mais vers l’âge de 7 ans, Janna réalise qu’en dépit de la présence des médias en Palestine, de nombreuses injustices ne sont pas relayées à l’international. Elle prend alors conscience de la nécessité d’alerter les citoyens du monde entier de la situation des enfants palestiniens vivant sous le joug de la colonisation, et décide de documenter elle-même les affrontements à l’aide du téléphone cellulaire de sa mère. Janna Jihad devient très vite « la plus jeune journaliste de Palestine », déterminée à montrer le quotidien des territoires occupés à travers les yeux d’une enfant.

Depuis, Janna voyage autant que possible avec sa famille à Jérusalem, Hébron, Naplouse ainsi qu’en Jordanie. Sur sa page Facebook qui compte désormais plus de 200 000 abonné.e.s, on l’aperçoit dans plusieurs marches de protestation et souvent en première ligne, arborant le keffieh, le drapeau palestinien, et entamant des chants de résistance en arabe comme en anglais.

Malgré le courage dont fait preuve la jeune Palestinienne, il lui arrive bien évidemment d’avoir peur, tout comme au reste de sa famille. Confronté à l’image véhiculée par certains médias qui accusent les parents de négligence en envoyant leurs propres enfants combattre, le père de Janna répond que ces derniers ne sont en sécurité nulle part dans le village quoiqu’il arrive, et que c’est précisément parce qu’on veut leur assurer un meilleur avenir qu’il faut les confronter à la réalité et résister ensemble.

Au courant de l’année 2014, l’ONG Defense for Children International-Palestine (DCIP) rapporte que 560 enfants palestiniens ont perdu la vie, dont 547 à Gaza en l’espace de 50 jours. En Cisjordanie, 11 de ces enfants seraient morts par balles. Ce sont des centaines de jeunes Palestiniennes et Palestiniens qui sont arbitrairement détenus en cellules isolées, victimes de violences physiques et psychologiques. En nous permettant d’observer les évènements dramatiques qui rythment son quotidien, Janna nous confronte aussi à l’hypocrisie occidentale quant au sort de son peuple : par son indépendance, une jeune fille amatrice rend mieux compte des infractions du droit international perpétrées par l’État d’Israël qu’une poignée de journalistes professionnels, ressortissants de pays qui se disent pourtant libres.

Pour autant, Janna appartient à cette nouvelle génération, qui prône des moyens de résistance non-violents. En Palestine comme ailleurs, la participation des femmes est centrale pour contrer l’occupation ; d’autant qu’elles sont contraintes de lutter sur plusieurs fronts, dont l’enchevêtrement du patriarcat et de la colonisation révèle la complexité.

Quand on l’interroge sur son avenir, Janna Jihad répond qu’elle rêve d’étudier le journalisme à Harvard et de travailler pour les chaînes américaines CNN et Fox News, afin que le sujet de la Palestine y soit enfin traité. Par son engagement et sa détermination, le travail de Janna prouve enfin que le terme de « fillette » n’a plus jamais lieu d’être une insulte sexiste..