Jules Tomi

Inspiration Locale

Regroupement de projets artistiques locaux. Vous aurez la chance d'entendre et de voir Montréal, de goûter à sa créativité.


Jules Tomi: Séoul c'est loin

Sans Titre a posé quelques questions à Jules Tomi, photographe, en vue de son exposition qui aura lieu le 27 Janvier à la Glass Door Gallery. On a parlé de photo argentique, de son parcours et de ses études, découvrez le tout en admirant quelques-unes de ses photos.

Art et études

Sans Titre : Parle nous de l’importance/l’apport de ta formation académique dans ta création artistique ?

Jules Tomi : En fait j'étudie la sociologie. J'ai plusieurs fois songé, au moment d'entrer au cégep ou à l'université, à suivre un cursus artistique, mais ça n'a jamais été mon premier choix. Ceci dit, ma formation en sociologie influence énormément ma pratique de la photographie. Inspiré par le photojournalisme/la photographie documentaire, j'ai tendance à vouloir illustrer des « faits sociaux ». À travers mes photos, je crois que je cherche à témoigner de certains phénomènes politiques, économiques et sociaux, d'ailleurs mes réflexions sont très copieusement alimentées par la sociologie. J'aime les symboles et les icônes, et d'une certaine façon je cherche à créer des photos qui seraient des symboles de ma lecture de certains faits sociaux. C'est pourquoi j'aime parfois dire que je fais de la « photographie sociale », ce qui s'apparente probablement, à certains égards, à la « photographie humaniste » à laquelle appartiennent des photographes comme Robert Doisneau et Marc Riboud.

SST: Conseillerais-tu en général aux jeunes artistes d’aller dans une école/cégep/université en art ?

J.T: Comme je disais, suivre un cursus artistique est une idée qui m'a souvent effleuré l'esprit mais que j'ai toujours fini par repousser, guidé par l'intuition qu'une pratique artistique régie par un cadre scolaire me serait, à moi, pénible. Quand j'étais petit, une intervenante sociale avait dit de moi que j'étais rétif à l'autorité ce qui, sans être tout à fait exact, n'était pas sans fondement, ahah... Il n'y a pas beaucoup de cadre qui me conviennent. Et je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir besoin d'un cadre pour me pousser à la création, c'est toujours venu très naturellement chez moi, alors qu'il m'aurait probablement été plus difficile d'approfondir des disciplines comme la sociologie sans « l'obligation » scolaire. Toutefois je sais que certaines personnes ont besoin d'un cadre pour apprendre à tirer le meilleur d'elles-mêmes, artistiquement parlant. Et je ne dis pas que c'est une question de talent. C'est peut-être une question de discipline, de personnalité, ou c'est peut-être totalement autre chose. Mais je dois quand même avouer qu'il y a eu des moments, par exemple en fin de semestre universitaire, où je me suis dit, "Putain ce serait bien si je pouvais obtenir des notes avec mes photos, ahah"… Mais de manière générale je ne regrette pas mes choix. Mes études me sont bénéfiques à beaucoup de niveaux, y compris au niveau artistique.

Parcours

SST: Depuis quand es-tu photographe ?

J.T: J'ai eu l'envie de prendre des photos pour la première fois vers l'âge de 14 ans, après que m'a mère m'ait acheté un livre de Robert Doisneau. Peu de temps après, quelqu'un dont nous étions proche m'a offert mon premier appareil, un SLR 35mm que j'ai gardé jusqu'à très récemment et qui appartient maintenant à une de meilleures amies. Pendant plusieurs années j'ai utilisé cet appareil en dilettante, limité par mon manque d'argent et le coût élevé des films et des développements (on était alors au beau milieu du grand déclin de la photographie argentique – tendance qui commence à s'inverser, heureusement). Je me prenais pour Robert Doisneau, je shootais surtout du noir et blanc. Puis, il y a trois ans, j'ai voulu me mettre plus sérieusement à la photographie et j'ai commencé à investir de manière plus conséquente dans du matériel, à prendre des photos plus souvent et à m'instruire. C'est devenu une passion.

SST: Ton expo est le 27 janvier, parle nous en un peu.

J.T: À mi-chemin entre la recherche ethnographique, le journalisme et le récit, cette exposition rassemble des photos qui proposent des questionnements au sujet de la Corée contemporaine. C'est en quelques sortes la première étape, chez moi, d'une maturation photographique et intellectuelle. C'est mon premier projet cohérent en tant que photographe, ou à tout le moins mon premier projet d'envergure. S'y croisent certaines de mes préoccupations sociales et intellectuelles ainsi que mon intérêt pour la Corée.

SST: Tu dirais que ton voyage en Corée t’as donné envie de prendre des photos ou tu y es aller en sachant que tu allais prendre des photos pour une expo ?

J.T: La place de la Corée dans ma vie est une longue histoire. J'ai commencé à m'intéresser à la Corée il y a environ cinq ans. J'avais commencé à regarder des films coréens un peu par hasard. Le cinéma coréen est extrêmement intéressant, très riche, c'est l'un des seuls cinémas nationaux à surclasser sur son propre sol le cinéma américain. L'histoire politique récente de la Corée y est abondamment traitée et de fil en aiguille, mon intérêt pour la Corée s'est étendu à d'autres domaines que le cinéma, notamment vers des questions politiques et sociales. À l'université, par ailleurs, j'ai eu l'occasion de prendre des cours multidisciplinaires qui traitaient du cinéma coréen et plus généralement de la production médiatique en Corée du Sud à travers des enjeux ou phénomènes sociaux particuliers. En partie grâce à ces cours, j'ai été amené à me pencher sur la Corée d'un point de vue plus théorique et à développer une compréhension politique, sociologique et anthropologique plus étoffée de ces pays et des ses réalités. J'ai aussi fini par me mettre à l'étude de la langue coréenne. Donc à partir d'un moment, c'était clair que j'allais un jour ou l'autre me retrouver en Corée. J'ai mûri pendant assez longtemps le projet d'un voyage et pendant ce temps-là je commençais un peu à savoir ce que je voulais accomplir à travers ma pratique photographique. Du coup, quand j'ai su que je partais, c'était clair pour moi que j'allais prendre des photos, même si je n'avais pas encore trouvé le fil conducteur du projet qui allait voir le jour. Je n'avais par ailleurs aucune idée de la forme qu'allait prendre le projet. Au début j'ai pensé à un livre, puis au final, au retour, j'ai trouvé que je manquais de matériel et je me suis dis qu'une exposition, finalement, ce serait un bon début. Le thème du projet lui-même m'est apparu vers le milieu de mon voyage. J'étais dans un grand marché public dans le sud-est de Séoul (Garak Market) qui, au moment où j'y étais, était l'objet de grandes transformations. Les vieux bâtiments du marché d'origine allaient bientôt être détruits et les nouveaux bâtiments, presque achevés, venaient tout juste d'être inaugurés. Je prenais des photos des bâtiments en ruine (dont une figure d'ailleurs dans l'exposition) et puis alors que je traversais le parking du marché, m'apprêtant à partir, j'ai vu un couple d'âge moyen, qui venait de sortir d'une voiture, s'arrêter au milieu de la route et se consulter. Il y avait en arrière-plan des grands immeubles d'habitations, charactérisques des zones urbaines sud-coréennes. J'ai pris une photo, qui figure dans l'exposition, puis j'ai abaissé l'appareil photo et une phrase a jailli au fond de ma tête : « post-industrial melancholy », et je me suis dit, That's what I'm looking for.

"Les « limites » de l'argentique font de moi un meilleur photographe et me forcent à m'investir totalement dans l'acte de la prise de photo."

Photo

SST: Es-tu plutôt film ou digital ? Qu’est-ce que tu aimes du digital ? Qu’est-ce que tu trouves qu’apporte la photo film ?

J.T: À 99% film. J'ai commencé sur film. J'ai appris sur film. Au moment où j'ai voulu devenir « sérieux », je me suis acheté un appareil photo numérique, en me disant avec une certaine fatalité qu'il n'y avait pas d'avenir dans le film et que ça coûtait trop cher de toute façon, mais j'ai rapidement compris que le numérique ne m'intéressait pas. J'arrive pas à bosser correctement quand je peux sur le champ voir la photo que je viens de prendre. Ça me déconcentre. Les « limites » de l'argentique font de moi un meilleur photographe et me forcent à m'investir totalement dans l'acte de la prise de photo. Je n'ai pas besoin d'un écran playback pour voir ce que je fais, parce que je suis en quelque sorte forcé de savoir ce que je fais. Je maîtrise le processus de A à Z. Et toutes les étapes qui succèdent à la prise de photos sont également des choses que j'adore. Le développement et le tirage en chambre noire me donnent un contrôle sur le résultat final qu'il me serait pénible d'obtenir en numérique. Photoshop ne m'intéresse pas. L'aspect organique de l'argentique me plaît. Par ailleurs, en argentique, plus on en fait soi-même, moins ça coûte cher et plus on a de contrôle sur le résultat final. Si l'argentique venait à disparaître, je ne sais pas si je continuerais à prendre des photos. À mes yeux, le processus est plus important que le résultat final, même si le look de l'argentique, particulièrement en noir et blanc, me plaît. Avec les films, les appareils et les scanners d'aujourd'hui, je peux prendre sur film des photos qui rivalisent en qualité avec le numérique. Et de toute façon, ironiquement, la plupart des gens qui shootent en numérique corrigent leurs photos pour obtenir un look de film. Heureusement, dans les dernières années, l'argentique a commencé à regagner en popularité. Le numérique ne m'intéresserait que dans un contexte où je chercherais à prendre mon vélo en photo pour le vendre sur kijiji.

"Je crois que nous vivons dans un monde calocrate[1]. La beauté a du pouvoir, et j'exploite ce pouvoir à travers ma pratique de la photographie."

SST: Est-ce que tu essayes de faire passer un message à travers tes photos ? Ou tu focus plutôt sur l’esthétique ?

J.T: L'esthétique m'intéresse autant que le message parce qu'en quelque sorte, l'esthétique peut servir le message. Une photo à l'esthétique soignée a forcément, je crois, plus d'impact, s'il s'agit de transmettre une idée. Je crois que nous vivons dans un monde calocrate[1]. La beauté a du pouvoir, et j'exploite ce pouvoir à travers ma pratique de la photographie. Et d'ailleurs, sans tomber non plus dans un certain manichéisme, mon idée est qu'il est possible d'utiliser « la beauté », ou du moins des codes esthétiques aguicheurs, pour parler de choses laides comme la pauvreté, la misère et la destitution. Comme je l'ai dit un peu plus tôt, ma pratique photographique est très influencé par la sociologie et je cherche à créer des photos qui puissent être des symboles de ma lecture de certains faits sociaux. Mon exposition parle de la mélancolie, mais elle parle aussi de la pauvreté chez les personnes âgées, des contradictions de la modernité ou du développement, de la solitude urbaine, des liens qui existent entre ruine et chantier, etc.

 

[1]          Du grec Kalos (beauté) + kratos (pouvoir)