Le chaos post-Khadafi

Le chaos post-Khadafi


Que savons nous des suites de la révolution en Libye ? La dernière fois que les médias ont parlé de ce pays c’est pour évoquer cet avion détourné vers Malte le 23 décembre dernier par des loyalistes de Kadhafi. Et avant ça ? Antérieurement, la Libye tirait toute la couverture médiatique lors de sa révolution en 2011. De la période entre ces deux événements, les médias semblent avoir oublié de nous tenir informés. 2017 commence, et qu’a donné cette révolution 5 ans plus tard ?

13 février 2011, des émeutes éclatent à Benghazi. C’est le départ d’une révolution criant le rejet de la dictature du colonel Kadhafi. Cette révolution ne durera que quelques mois et se soldera par la capture et la mort du colonel. Après 40 ans d’une dictature marquée par la mégalomanie, la propagande et les excès du clan Kadhafi, la libération de la Libye est officiellement proclamée le 23 octobre 2011.

Un bref état des lieux

L’espoir démocratique et les rêves de droits de l’homme sont aujourd’hui bien loin dans une Libye enlisée dans une seconde guerre civile. On a affaire à un déchirement complexe en Libye. Bien que ces derniers temps la situation se stabilise, d’un côté se trouve le gouvernement de Tobrouk, une chambre des représentants élue démocratiquement. De l’autre, le gouvernement de Tripoli, ou congrès général national (CGN) venant remplacer le gouvernement de transition fondé en 2012. Au milieu, l’ONU a formé un gouvernement d’entente nationale situé à Tunis, et ce, sans l’accord préalable des deux autres chambres (Tobrouk et Tripoli), qui finiront tout de même par se plier au nouveau gouvernement après bien des rebondissements.

Et pour envenimer ce conflit, l’État Islamique revendique le contrôle de la Libye tandis que d’autres branches terroristes mènent des attentats et forment des milices sur tout le territoire. Enfin, des tribus, des milices et les touareg se disputent le sud du pays avec les arabes de la région.

Ça c’est l’état des lieux, mais si on remonte un peu les mois, on se rend compte que les parties prenantes changent constamment, que des alliances se forment tandis que d’autres se disloquent. Et tout ceci rend la situation extrêmement instable et imprévisible.

D’un point de vue humain, la révolution, puis la guerre civile ont eu des effets désastreux. Tant que le conflit n’est pas terminé, les chiffres restent imprécis quant aux dommages et aux morts dus à la guerre civile. Les estimations vont de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de morts, sans compter les blessés. Vivre en Libye aujourd’hui c’est être au milieu de conflits armés et risquer sa vie. C’est être à la merci des milices qui prennent temporairement le contrôle de certaines villes. Ce n’est pas forcément mieux que l’ère Kadhafi.

Comment en est-on arrivé là ?

Comprendre ce qui empêche le pays de trouver un accord nécessite un bref survol de l’histoire et de la culture, puis un retour sur la révolution et les intérêts divergents qu’elle a laissé derrière elle.

La culture ancestrale

Il faut savoir que la Libye a une culture profondément tribale. C’est à dire que chaque personne s’identifie par son appartenance à une communauté spécifique, une forme de tribu. Sauf qu’en Libye, on a le choix de sa tribu. Celles-ci représentent le véritable socle du pays. Selon les estimations, il existerait 140 tribus dans le pays. C’est dans le leader de chacune d’elle que réside la légitimité du pouvoir aux yeux des libyens. Kadhafi a usé avec finesse de l’influence des tribus pour maintenir son pouvoir. Sans l’approbation de ces autorités institutionnelles, aucun régime stable ne peut s’établir en Libye.

Cette culture tribale traduit l’étonnante diversité dans la population au sein d’un même pays. On assiste à une hétérogénéité culturelle, clanique, linguistique et culturelle. Dans d’extrêmes circonstances, cette diversité favorise le clivage du pays.

La dictature (1969-2011)

L’autre facteur d’influence sur la situation actuelle est le régime de Kadhafi de 1969 à 2011. Ce sont 40 années d’une dictature forte avec un culte voué au leader. Certes, ce système politique a hiérarchisé la vie civile, le fonctionnariat et a développé l’économie. Mais en contrepartie la majorité de la population a souffert. La constante répression politique, la délation, les emprisonnements arbitraires, les exécutions publiques, ainsi que bien d’autres atrocités, ont profondément marqué le peuple libyen.C’est ce besoin de liberté, de démocratie et de droits de l’homme, qui a poussé à la révolution de 2011. Faisant écho au Printemps arabe, le peuple renverse Kadhafi et son régime de propagande, pour laisser place à la démocratie.

Les suites de la révolution

Bien entendu, tout ne s’est pas passé comme prévu. Trop d’intérêts divergeaient. La disparité tribale et politique Libyenne empêchait toute entente en interne. À l’extérieur, divers pays se sont mêlés au conflit pour faire respecter les intérêts de leurs entreprises ou de leurs politiques internationales. Sans citer qui que ce soit, il faut avouer qu’une révolution ne peut que déstabiliser les actifs qu’une entreprise a installé dans un pays. Et d’autre part, dépendamment de l’issue du conflit, il y aura des gagnants et des perdants, mêmes à l’international : des entreprises se verront ouvrir des portes, tandis que d’autres y laisseront des plumes. Sans compter la nécessité de stabilité dans la région pour toute la planète… C’est pourquoi divers acteurs internationaux, pays comme institutions supranationales sont intervenus pour changer l’issue de la guerre civile.

 

Ces dissemblances tant internes qu’externes ont empêché la création d’un gouvernement stable en Libye. C’est ainsi qu’au lendemain de la révolution est élu le Congrès Général National (CGN). Le pouvoir passe aux mains d’islamistes modérés. Les anciens dignitaires et hauts fonctionnaires de la dictature sont évincés. Et bien que ce soit compréhensible, les éloigner a complexifié la gestion du pays.

La forte hétérogénéité clanique va conduire à des dissidences politiques. Le CGN ne parvient pas à rétablir l’ordre en Libye : il ne parvient pas à assurer la cohésion d’une armée, de policiers ou de fonctionnaires.

En parallèle, face à une armée réduite, les groupes terroristes, les milices et l’État Islamique vont s’emparer de diverses régions et villes. À titre d’exemple, le groupe djihadiste Ansar al-Charia, allié de l’État Islamique va semer le chaos dans Bengazi et organiser de multiples attentats au sein de la ville (dont l’attentat contre l’enceinte diplomatique américaine du 11 septembre 2012).

En juillet 2014, des milices rivales se disputeront l’aéroport de Tripoli. Après au minimum 200 morts et la destruction partielle des bâtiments, l’aéroport finira par tomber aux mains d’un groupe islamiste. Ce revirement va placer les pays voisins en état d’alerte et les faire entrer dans le conflit.

Vont se suivre de nombreux clivages entre les groupes islamistes et djihadistes, et au sein des groupes politiques. Suite à des dissensions et la perte de confiance du peuple, de nouvelles élections ont lieu en 2014. Cependant, celles-ci vont encore plus cliver le pays. Car désormais on a deux gouvernements : Le CGN et la chambre des représentants. Le premier dirige depuis Tripoli à l’ouest, et le second depuis Tobrouk à l’ouest.

Les divergences s’accentuent et scindent les groupes politiques. De pareilles discordances mettent en avant la raison pour laquelle sans unification des tribus, le pays se morcèle.

Puis le général Haftar, à la tête d’une milice paramilitaire attaque le parlement du CGN et finira par se joindre au gouvernement de Tobrouk en reprenant la tête de l’armée nationale libyenne qui partait en lambeau en 2015. Progressivement il tente de reprendre le pays aux djihadistes en libérant les villes les unes après les autres. En parallèle il poursuit la guerre contre l’armée Fajr Libya représentant le gouvernement de Tripoli.

En 2016, un gouvernement d’entente nationale va être formé par l’ONU depuis Tunis. L’objectif est d’apaiser les tensions. Mais ce gouvernement, dirigé par Fayez el-Sarraj, ancien député du CGN puis du gouvernement de Tobrouk, ne sera reconnu par la chambre des représentants (Tobrouk) que 3 mois après sa formation. Et ce, après un rejet un mois plus tôt des deux gouvernements (Tobrouk et Tripoli).

Les derniers mois sont marqués par un adoucissement du conflit. Le gouvernement d’entente a pu s’installer à Tripoli et le CGN a été dissout. La stratégie d’union de l’ONU semble porter ses fruits. Cependant, les combats font toujours rage contre les milices dissidentes, les nombreux groupes armés et l’État Islamique. L’armée nationale libyenne avance pas à pas pour libérer des villes dans le nord du pays. Du côté politique, certains contestent toujours la légitimité du gouvernement d’entente et ne veulent pas céder leur place.

Ce dont on n’a pas parlé c’est du véritable enjeu en Libye : le pétrole. L’appropriation de l’exploitation des champs de pétrole est d’une importance capitale pour toutes les parties en présence. En effet la Libye dispose des neuvièmes plus grandes réserves de pétrole au monde. La National Oil Corporation est la seule entité gérant les forages, les pipelines, l’entreposage et les raffineries. Sauf que depuis la révolution, l’exécutif de la compagnie a été évincé en raison de sa proximité avec Kadhafi. La guerre civile et les affrontements entre les diverses institutions prétendant au pouvoir ont fragilisé la position de la corporation. Les champs de pétrole ont été usurpés au fil des affrontements. C’est ainsi que, dans une vision simplifiée de la situation, le gouvernement de Tripoli a pris le contrôle des champs de l’ouest, et le gouvernement de Tobrouk a la mainmise sur les vastes champs du district d’Al Wahat dans l’ouest. Les groupes dissidents comme l’état islamique combattent pour s’approprier les champs dans les régions conquises. L’occupation des zones pétrolifères change au fil des combats. Et avec cette possession illégitime du pétrole par certains groupes armés, viennent d’impressionnants rendements financiers permettant de financer la poursuite de la guerre civile. Donc chacun se bat pour récupérer les champs de pétrole, nécessaires à la survie des groupes prétendant au pouvoir. Aujourd’hui, l’armée nationale libyenne tente, tant bien que mal, de récupérer l’exploitation de cette ressource aux mains de l’état islamique. Chaque libération de champs prive ainsi les groupes armés d’une manne financière et permet de financer le gouvernement libyen dans sa lutte pour la libération et la stabilisation du pays.

Ces nombreux affrontements minent le retour à la stabilité. Tandis que les divergences idéologiques laissent planer une incertitude quant au futur du pays

En effet, la culture fortement tribale, fragmentée à l’origine, puis réunie sous Kadhafi n’a pas résisté au choc de la révolution. Celle-ci a laissé derrière elle un pays à nouveau morcelé qu’il est complexe de reconstruire. D’autant plus que la propagande et le culte du chef instauré par Kadhafi ont laissé des traces dans la culture politique. Seul un leader fort et charismatique est légitimement accepté par le peuple et aura le soutien des tribus. Il sera complexe de construire un régime unissant l’ensemble de ces clans et offrant à chacun un pouvoir adéquat. Aujourd’hui c’est le temps des jeux de pouvoir où les groupes et tribus se disputent le contrôle de l’état et du pétrole. En effet l’exploitation de cette ressource est nécessaire pour financer la guerre civile et s’assurer le contrôle de la Libye. Celui qui s’accapare la rente du pétrole s’assure une bonne voie vers la victoire. Cependant les conséquences de ce déchirement sont désastreuses tant en terme humain qu’économique puisque le futur politique est presque imprévisible. Mais qu’en sera t’il demain ? Tout bien réfléchi, un état de chaos n’est-il pas la suite logique et immédiate de toute révolution ? Combien d’années a t’il fallu aux vieilles nations comme la France, les États-Unis ou la Russie, pour se construire après leurs révolutions ?


Écrit par Norman Bloch  

Photos prises dans le camp de réfugiés de Beqaa Valley (Liban) par Drowster