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Le Canada un pays visionnaire ou naïf?

Depuis la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à 2015, le monde s’est internationalisé grâce à l’édification de structures supranationales, à une élimination progressive des frontières, à la multiplication des traités de libre-échange et à l’augmentation des flux migratoires. Ces phénomènes ont permis aux peuples de se côtoyer, aux cultures de se mixer et ont permis une acceptation de l’Autre auparavant étranger, maintenant voisin.

Et puis BOUM, 2016! C’est le Brexit, l’élection de Trump, la montée des partis populistes européens, etc. Cette montée (non pas sans précédent) de l’isolationnisme propulsé par des politiciens populistes capables d’enflammer les foules est synonyme d’un regain du nationalisme. Un nationalisme non pas alimenté par la fierté des origines, mais plutôt par le rejet de l’Autre, la peur de la différence et l’ignorance. Une forme de nationalisme qui hélas surgit dans des périodes d’insécurité et de crise économique et sociale, et qui ne fait pas vibrer les meilleures cordes.

Mais 2016 c’est aussi la première année au pouvoir de Justin Trudeau, un jeune politicien charismatique qui, lui aussi, à sa manière, enflamme les foules. Le Canada de Justin Trudeau est synonyme d’ouverture et d’acceptation de l’Autre. 40 000 réfugiés syriens sont déjà arrivés, 300 000 immigrants seront accueillis par notre premier ministre en 2017 et plus d’un Canadien sur cinq est né à l’étranger, ce qui fait du Canada le pays qui compte le plus sur l’immigration des pays du G8.

Dans une entrevue pour le New York Times, Trudeau mentionne qu’« il n’y a pas de noyau identitaire, pas de traditionnel au Canada. Il y a des valeurs partagées telles que l’ouverture, le respect, la compassion, le désir de travailler fort, d’être là l’un pour l’autre, de rechercher l’égalité et la justice. Ces qualités font de nous le premier État postnational. »[1]

 

Dès 1969, Pierre Elliott Trudeau déclarait : « Pour les 150 dernières années, le nationalisme a été une idée rétrograde (...) Le Canada s’est trouvé être 75 ans à l’avance du reste du monde dans la formation d’un État multinational et j’estime que l’espoir de l’humanité réside dans le multinationalisme. »[2]

Et en 1971, Trudeau père fait du Canada le premier État du monde à adopter officiellement la politique du multiculturalisme.

Alors que le multiculturalisme est davantage une politique d’immigration, le postnationalisme (ou le multinationalisme) est une politique identitaire pour tous les citoyens. C’est l’idée selon laquelle un vrai Canadien n’est pas un descendant anglais, français ou encore autochtone, mais plutôt une personne qui partage des idéaux canadiens. Ce qui fait notre identité n’est pas d’où on vient, mais plutôt qui on est. Ce sont les valeurs que l’on partage qui font de nous des Canadiens. Le postnationalisme c’est ne plus associer l’État à une (ou deux ou trois) nation(s) fondatrice(s), mais plutôt à des valeurs communes. Celles de l’égalité, de la justice, du respect, de la fierté d’être Canadien, etc.  Le postnationalisme c’est dire : « ce qui me caractérise en tant que Canadien, ce n’est pas ma langue ou mes origines, mais plutôt les valeurs canadiennes que je partage. »

Le postnationalisme étant une critique du nationalisme, ces deux courants politiques sont diamétralement opposés. La question est à savoir quelle doctrine politique va gagner.

Bien que Trudeau semble faire classe à part, il faut espérer que le regain du nationalisme ne sera qu’une mauvaise parenthèse de notre histoire. Les solutions faciles proposées par les politiciens populistes ne peuvent répondre à la complexité de nos problèmes contemporains. Ils peuvent clamer ce qu’ils veulent, l’immigration est essentielle à la survie économique des nations industrialisées en raison d’un taux de fertilité toujours décroissant. L’État-nation est donc voué à disparaître et n’existe déjà plus dans les pays avec une forte immigration tels que le Canada.

Par ailleurs, les différences entre les peuples tendent à s’apaiser. Il y a 50 ans, je ne partageais rien avec un Chinois de mon âge. Aujourd’hui, à bien des égards, j’ai plus de ressemblance avec un jeune de Shanghai qu’avec un retraité de Rimouski, et ce, bien que nous ne parlions pas la même langue et que nous n’ayons pas les mêmes origines. Nous vivons à une époque d’acculturation.

Le partage des cultures est une grande richesse qui permet aux êtres humains de grandir. Au lieu de miser sur les différences, Trudeau veut rassembler en montrant que la langue ou la couleur de peau n’est qu’un détail face à la panoplie de traits communs que les citoyens canadiens partagent entre eux.  Il y a beaucoup plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous séparent. Une leçon que les Trump et les Le Pen de ce monde devraient retenir?

Ainsi, Trudeau est-il visionnaire ou naïf ? À vous de juger


[1] L’original : « There is no core identity, no mainstream in Canada. There are shared values — openness, respect, compassion, willingness to work hard, to be there for each other, to search for equality and justice. Those qualities are what make us the first postnational state. »

[2] L’original : “For the past 150 years nationalism has been a retrograde idea. By an historic accident Canada has found itself approximately seventy-five years ahead of the rest of the world in the formation of a multinational state, and I happen to believe that the hope of mankind lies in multinationalism.”

Écrit par: Louis Lespérance

Photos par: Ismaël Gueymard