D'où viens-tu vraiment?

D'où viens-tu vraiment?


 Photo par   Mirkoloko,  Panama

Les scénarios d’une nouvelle rencontre sont souvent bien semblables. Cet événement est après tout un de ces moments dont le script social est pointilleusement défini. On se présente, on parle brièvement de ce qui nous a mené à rencontrer l’autre et puis, soudain, quelqu’un arrive à la question inévitable. D'où viens-tu?

Venant de Montréal, une ville reconnue pour son caractère multiculturel, la question n’est peut-être pas étonnante. Ou, plutôt, l’est-elle justement? Il arrive parfois que, surpris par la question, on opte pour une réponse qui ne correspond pas aux attentes de l’autre. On décide plutôt de s’identifier comme Montréalais; comme un habitant de la ville qu’on estime être la nôtre, puisqu’on y habite. C’est alors que suit une question qui est peut-être familière pour certains.

Non, mais d’où viens tu vraiment?

Bonne question. D'où suis-je vraiment? Pour ceux qui, comme moi, sont nés ou bien ont des origines d'un endroit différent de celui qu'ils habitent, la question prend un ton bien particulier. Est-il possible de s'identifier à l'endroit qu’on a connu toute notre vie, où on a grandi, appris et finalement consolidé qui l’on est et voulons être ? Ou devrait-on plutôt privilégier le poids du vécu de nos prédécesseurs dans une contrée qu’on  connaît peu? Les avis à ce sujet diffèrent sans doute.

Le multiculturalisme étant inscrit comme une politique nationale canadienne depuis 1971, la diversité culturelle est un sujet qui prime dans le discours quotidien, soulignant l’éloignement d’une tendance vers l’intégration culturelle totale. Nous faisons partie de la grande mosaïque culturelle canadienne, fière de ses différences, bien opposée au melting pot américain, qui englobe tout ce qu'il touche dans une même culture de masse. Mais cette sur-emphase de la diversité a-t-elle rendu les limites des carreaux de la mosaïque infranchissables?

 Photo par  wild fox , Inde

Photo par wild fox, Inde

Avons nous relégué la culture à un état statique, où le sentiment d'appartenance se limite à l'emplacement géographique de naissance de nos ancêtres ? Et qu'en est-il si ces derniers ne s’identifient pas tous du même endroit? N'en parlons même pas.

D'où viens-tu vraiment? La réponse satisfaisante est sans doute notre lieu de naissance, celui de nos parents, mais traduit-elle réellement qui l’on est, notre façon de se définir? Notre  expérience de vie plutôt que notre génétique ne devrait-elle pas aussi compter dans cette définition?

 Photo par  Drowster , Liban

Photo par Drowster, Liban

Bien évidemment, l’un n’exclut pas toujours l’autre. Il est possible d’assumer plus qu’un sentiment d’appartenance comme étant partie d’une identité. Dans ces cas, il devient souvent nécessaire de nommer toutes ces parties pour satisfaire la curiosité de ceux qui cherchent à mieux nous connaître, nous comprendre. Toutefois, étant un peu d'ici, un peu de là, il arrive parfois qu'on se sente plutôt étranger partout. Ayant un mode de vie qui reflète notre identité hybride, nos pairs  d'un endroit ou de l'autre n’acceptent pas toujours de nous identifier comme étant un des leurs.

Dans cet entre-deux, alors, d'où vient-on vraiment? Qui sommes nous? Est-ce qu’on se doit d’être nécessairement identifiés par un groupe assigné à un endroit? Les explications de mes points de repère géographiques révèleront-elles réellement une partie de ma personne? Alors que la globalisation et les technologies facilitent le déplacement constant de gens et d'idées, la géographie est-elle encore un aspect pertinent à considérer afin de déterminer le façonnement de notre identité?

Plusieurs chercheurs et penseurs se sont penchés sur la question en vue des changements de nos interactions avec les territoires et frontières amenés par la globalisation. Plusieurs contemplent la possibilité que nos piliers identitaires s'éloignent peu à peu des attachements territoriaux. Plutôt qu’un pays, province ou ville, on arrive maintenant plus souvent à s’identifier à d’autres éléments tels que la famille, la profession, les passe-temps, les marques, etc.

Les nouvelles technologies peuvent également jouer un rôle dans ce phénomène. Afin d’illustrer cet effet, il est possible de penser au phénomène de la longue traîne, utilisé en marketing pour expliquer comment les nouvelles technologies affectent la vente de produits. La longue traîne est une représentation graphique montrant que, sans les nouvelles technologies, la plupart des ventes d’un magasin se concentrent sur une minorité de produits généraux, qui englobent une grande quantité de la demande. Présentement, le graphique change plutôt pour montrer que maintenant la demande s'étend vers une plus grande gamme de produits, puisque les nouvelles technologies permettent un accès plus facile à des produits de niche, spécifiques aux goûts individuels. Cela peut également s'appliquer aux modes de formation d'identités. Pouvant accéder à une plus grande variété de micro-sociétés spécifiques aux goûts de l’individu, celui-ci n’a plus autant besoin d’associer son sentiment d’appartenance à des catégorisations vastes tels qu’un pays. Autrement dit, l’individu peut maintenant facilement entrer en contact avec des gens qui ont des goûts ou caractéristiques concrètement plus similaires aux siens, et s’identifier à ce groupe de personnes sans frontières plutôt qu'à une nation figée dans un territoire délimité.

 Photo par Daesong Lee, Inde

Photo par Daesong Lee, Inde

La dissociation des concepts d'identité et d'appartenance à un territoire peut sembler invraisemblable pour certains. Toutefois, ce phénomène est loin d'être nouveau. Après tout, bien avant la sédentarisation, des peuples nomades ayant une identité propre et documentée ont existé, et certains existent toujours.

Quoiqu’il en soit, la relation entre la formation d'identités et les espaces géographiques reste un sujet difficile à cerner. Les structures politiques et sociales qui encadrent nos perceptions face à cette question maintiennent un modèle statique, malgré les changements facilités par les processus de globalisation et de technologie. Il en résulte des divergences au niveau de notre perception de ce qui définit un individu. La complexité de l’affaire ne demeure pas là. Au-delà de ces divergences, l'identité d’un individu est une entité complexe qui est loin d'être unilatérale et limitée à un seul type de sentiment d'appartenance. Plutôt composée d’une multitude de couches superposées et entrelacées les unes avec les autres, définies et perçues par différents acteurs, l’identité  et son façonnement restent un sujet fascinant à explorer. En somme, face à l'énormité de la problématique, la question reste: d'où est-ce que je viens vraiment et comment cela affecte-il qui je suis?

 Photo par   Zachary Bleau ,  États-Unis

Photo par Zachary Bleau, États-Unis


Auteur: Daniela Aranibar

 

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